8 juin 2022

L'arrivée du rital

LES ROMANCES DU VENT

Extrait Pages : 44 - 45 

Charrier des pierres toute la journée, ça finit par créer des liens, mais, lui, il ne nous parlait pas beaucoup. On ne lui en a pas voulu, au fond, c’était plus facile de nous ignorer ; il a bien fallu qu’il s’habitue au climat, aux nouveaux aliments, au béton des villes, aux cris des patrons, à l’indifférence glacée des gens comme il faut. Il a tout accepté sans broncher, et peu à peu, il s’est arrangé une vie en équilibre sur un fil. Et puis, il y avait  cette fille au regard brûlant rencontrée sur le navire ; alors le fil sur lequel il marchait, s’est transformé en un vaste chemin où ses pas avaient trouvé un écho. Elle aussi était une déracinée, elle aussi, venait d’ailleurs; et puis, ils s’étaient trouvé des compagnons qui leur ressemblaient, tout naturellement, poussés les uns vers les autres par le souffle du vent dans les rues de la  grande ville. Alors, main dans la main, la route était devenue moins difficile.

 Ils étaient trop beaux tous les deux !

Tout doucement, on en a profité pour se glisser un peu dans leur vie, l’air de rien, on leur a rappelé les fêtes d’autrefois, les airs de mélodies sous la lune, et ils se sont mis à chantonner malgré eux  les rengaines du passé qu’on leur soufflait dans les oreilles. Le jour de leur union, avec leurs amis, ils ont fait la fête ; nous, bien sûr, on y était aussi, quand ils ont apporté les plats, quand ils ont chanté, quand ils ont dansé, quand ils ont parlé des endroits d’où ils venaient…C’est là qu’on les attendait, solides, imperturbables, inévitables. Des liens fraternels sont apparus entre nous qui ne devaient plus jamais se défaire ; mais il ignorait encore la vérité, et nous, on ne savait pas trop comment lui en parler. Mon frère qu’on appelait « le balafré » faisait peur à beaucoup de gens à cause de sa drôle de figure, mais dans un sens, c’était mieux, comme ça, on nous fichait la paix ! Quand quelqu’un faisait mine de nous chercher dispute, je brandissais ma canne comme une lance de combat et tout était dit, pas besoin de rien d’autre.

Tout le monde nous craignait, sauf lui, il nous aimait, et il avait raison, les liens du cœur sont plus forts que les liens du sang.