LES ROMANCES DU VENT
Extrait Pages : 44 - 45
Charrier des pierres toute la
journée, ça finit par créer des liens, mais, lui, il ne nous parlait pas
beaucoup. On ne lui en a pas voulu, au fond, c’était plus facile de nous
ignorer ; il a bien fallu qu’il s’habitue au climat, aux nouveaux
aliments, au béton des villes, aux cris des patrons, à l’indifférence glacée
des gens comme il faut. Il a tout accepté sans broncher, et peu à peu, il s’est
arrangé une vie en équilibre sur un fil. Et puis, il y avait cette fille au regard brûlant rencontrée sur
le navire ; alors le fil sur lequel il marchait, s’est transformé en un
vaste chemin où ses pas avaient trouvé un écho. Elle aussi était une déracinée,
elle aussi, venait d’ailleurs; et puis, ils s’étaient trouvé des compagnons qui
leur ressemblaient, tout naturellement, poussés les uns vers les autres par le
souffle du vent dans les rues de la
grande ville. Alors, main dans la main, la route était devenue moins
difficile.
Ils étaient trop beaux tous les deux !
Tout doucement, on en a profité
pour se glisser un peu dans leur vie, l’air de rien, on leur a rappelé les
fêtes d’autrefois, les airs de mélodies sous la lune, et ils se sont mis à
chantonner malgré eux les rengaines du
passé qu’on leur soufflait dans les oreilles. Le jour de leur union, avec leurs
amis, ils ont fait la fête ; nous, bien sûr, on y était aussi, quand ils
ont apporté les plats, quand ils ont chanté, quand ils ont dansé, quand ils ont
parlé des endroits d’où ils venaient…C’est là qu’on les attendait, solides,
imperturbables, inévitables. Des liens fraternels sont apparus entre nous qui
ne devaient plus jamais se défaire ; mais il ignorait encore la vérité, et
nous, on ne savait pas trop comment lui en parler. Mon frère qu’on appelait
« le balafré » faisait peur à beaucoup de gens à cause de sa drôle de
figure, mais dans un sens, c’était mieux, comme ça, on nous fichait la
paix ! Quand quelqu’un faisait mine de nous chercher dispute, je
brandissais ma canne comme une lance de combat et tout était dit, pas besoin de
rien d’autre.
Tout le monde nous craignait,
sauf lui, il nous aimait, et il avait raison, les liens du cœur sont plus
forts que les liens du sang.